PREDICATION Pasteur Caroline Schrumpf
Dimanche 9 janvier 2005 - Poissy
"Notre Père qui es aux cieux…"
Luc 11, 1-4, Matthieu 6, 5-15, Luc 15

"Notre Père qui es aux cieux…"


Frères et soeurs,

je voudrais profiter de cette année nouvelle pour commencer avec vous une série de méditations sur la Prière du Notre Père, une série qui nous conduira tout au long de ce trimestre, probablement jusqu'à Pâques et même un peu après sans doute.

Pourquoi avoir choisi le Notre Père comme sujet de prédication ?
Tout d'abord, parce que à l'aube de cette année 2005, je voudrais nous lancer le défi de la prière. Je suis sure que beaucoup d'entre nous prient, mais je sais aussi que pour certains, la prière c'est difficile, parfois nous restons bloqués, muets. Parfois aussi, comme dernièrement devant les événements du monde, nous ne savons plus que prier, ni que penser et c'est là justement qu'il nous faut retendre, retisser le lien de la prière, ne pas laisser tomber, même dans la souffrance, dans la révolte ou l'incompréhension…

Et puis souvent notre prière reste une prière enfantine, "je te prie pour papa, maman, tatie, grand père, et pour que je dorme bien sans faire de cauchemar…"
Et le projet de Dieu pour nous c'est de nous faire grandir dans notre foi, dans notre relation avec lui.
Relation > dialogue, communication conversation, échange… c'est la prière.
Ensemble, nous essayerons aussi de découvrir ce que pourrait être ou devenir une prière "plus adulte", plus mure, plus profonde…

Apprendre, réapprendre à prier, seul, et aussi ensemble et les uns pour les autres (d'ailleurs vous avez pu le lire dans les nouvelles : redémarrage de la réunion de prière du jeudi, et aussi prochainement, de la réunion de prière du vendredi soir…)

Vous l'avez entendu, dans l'Evangile de Luc, c'est lorsque les disciples demandent a Jésus : "Apprends-nous a prier ! ", que Jésus répond en leur donnant cette prière-modèle. Comme les disciples, nous allons nous mettre a l'école de cette prière, a l'école de Jésus qui nous enseigne a prier.

Une autre raison encore : le Notre Père est un texte fondamental, c'est un texte qui est commun à tous les chrétiens, quelque soit leur église ou leur tradition. C'est souvent la première prière que l'on apprend quand on est enfant, c'est probablement celle qui est la plus dite, la plus souvent priée autour de la terre. Et on pourrait dire que cette prière est victime de son succès. Elle est tellement connue, qu'elle n'est pas connue. On la connaît si bien qu'on peut facilement la "réciter" au lieu de la prier, sans toujours penser a ce qu'elle dit. Elle est a la fois très simple et très complexe et riche. Si nous demandions a 10, 15 ou 20 personnes d'expliquer ce qu'elles comprennent de la phrase "Que ton nom soit sanctifie ...", on aurait 10, 15 ou 20 réponses différentes.

Je vous propose dans les semaines qui viennent de faire ce voyage, de prier et de méditer le Notre Père, pour redonner du poids, de la force, du contenu a nos mots, et habiter notre prière dans toute sa richesse, retrouver, ou approfondir ce dialogue avec Dieu.

Quelques remarques générales sur la prière pour commencer.

Vous l'avez entendu, le Nouveau Testament nous donne 2 versions du Notre Père--une assez longue dans l'Evangile de Matthieu dans le sermon sur la montagne, et l'autre dans l'Evangile de Luc, plus brève, ou les choses semblent se passer dans un contexte diffèrent, plus intime. Jésus est en train de prier. Ses disciples, en le voyant, lui demandent de leur apprendre a prière. Et Jésus leur répond avec le Notre Père. Les spécialistes se sont interrogés pour savoir laquelle des 2 versions était la plus ancienne, la plus authentique, la plus conforme a l'enseignement de Jésus. C'est probablement celle de Luc, car on voit pourquoi Matthieu aurait rajoute quelque éléments liturgiques, mais on ne voit pas pourquoi ni comment Luc aurait oser en enlever. La version la plus courte semble la plus authentique.

On peut aussi trouver une explication plus simple : pourquoi Jésus n'aurait-il pas enseigne le Notre Père a ses disciples en plusieurs versions a plusieurs occasions, avec souplesse, sans se répéter mot pour mot.

Cela voudrait dire que le texte du Notre Père n'est pas sacré, immuable, mais plutôt le cadre d'une prière vivante. Et je dis bien un cadre, car si j'écoute les paroles de Jésus, quand il dit : " Quand vous priez, dites : Notre Père.... ", cela ne veut pas nous dire que nous ne pouvons prier que cette seule prière, mais que toutes nos prières doivent entrer dans ce cadre. Le Notre Père nous donne la couleur, la tonalité, les thèmes de nos prières.

Avant d'entrer dans le détail de la première invocation, deux mots encore sur l'ensemble du Notre Père. C'est une prière qui m'invite a me décentre de moi-même pour tout considérer a partir de Dieu. C'est totalement l'inverse de notre naturel. La plupart du temps lorsque nous disons " Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne... ", nous pensons en fait " que mon nom soit sanctifie, que mon règne vienne, que ma volonté soit faite ".
La prière que Jésus nous enseigne nous invite a partir de Dieu, et a détacher notre regard de notre propre nombril. La prière nous centre en Dieu. Elle nous invite à nous penser comme des êtres précédés par une autre volonté, un autre projet, par la volonté et le projet d'un autre qui est Dieu.

C'est une prière qui m'engage, qui m'implique. Je ne peux pas prier le Notre Père, sans essayer de vivre ce que je prie. Je ne peux pas dire le Notre Père si je ne vis pas comme un fis ou une fille de Dieu. Prier, c'est dangereux, disait quelqu'un. C'est vrai, parce que prier c'est entrer en dialogue avec Dieu, et que Dieu m'invite a avancer vers les eaux profondes. Hier, nous étions avec les catéchumènes à La Gerbe, où nous avons reçu le témoignage de Jean Marc Sémoulin. Il a prié et sa prière l'a engagé sur un chemin qui a changé sa vie, qui a modelé sa vie pour le Royaume.

Notre Père qui es aux cieux…
Je voudrais maintenant, pour terminer ce matin, que nous regardions ensemble les trois premiers mots de la prière : " Notre Père qui es aux cieux "...
En grec, cela nous dit " Père de nous, celui dans les cieux ". Les trois mots principaux : Père, Notre, dans les cieux.

Père : Appeler Dieu "père" n'est pas spécifique aux chrétiens. Déjà dans le premier Testament, nous trouvons ce mot de père. Mais cette paternité est vécue de manière communautaire. Dieu est un père pour le peuple d'Israël. Mais dans l'Ancien Testament, aucun individu ne s'adresse a Dieu en l'appelant Père, sauf David.

Jésus, lui, n'utilise que ce mot pour s'adresser à Dieu, sauf une fois lorsqu'il cite le Psaume 22 sur la croix. La paternité de Dieu n'est pas nouvelle ; mais Jésus nous apprend à la vivre de manière personnelle. Nous avons le droit d'appeler Dieu : Notre Père, et nous avons le droit de lui parler, de nous confier à lui, comme à un père. Et pourtant, bien souvent, nous utilisons d'autres mots comme Seigneur, Eternel, Dieu, mais trop rarement Père.

Si Dieu est Père, il est celui qui me / nous donne la vie. Il nous a donné la vie à l'origine, mais il a encore plus à nous donner, il fait naître et grandir en nous une vie digne de lui, une vie si vivante que rien ne peut la tuer.

Le père est celui qui m'aide à trouver ma voie, mon chemin, qui me guide et me protège, mais qui sait aussi me laisser découvrir la liberté et la possibilité de devenir moi-même.

Si Dieu est mon Père, il l'est comme un père parfait, et nos pères à nous ne sont pas parfaits, et parfois ils nous laissent des blessures, des souvenirs douloureux.
Dieu est mon père à la façon de ce Père de la parabole du Fils prodigue, qui m'attend si je m'éloigne de lui, qui m'accueille et m'ouvre les bras quand je reviens. Si Dieu est mon père, je dois apprendre la proximité, et cette proximité devient un chemin de liberté, de confiance et de vérité.

Notre : La prière commence par Notre Père, et pas Mon Père. Cette prière a une dimension communautaire. Elle me donne des frères et soeurs. Cette prière me tire de ma solitude, de mon égocentrisme. Cette dimension communautaire n'est ni idyllique, ni romantique. Elle est un combat, elle met l'Esprit de Dieu à l'œuvre en moi. " Il est plus facile d'aimer tous les chinois que mon voisin de pallier, " disait quelqu'un. J'ai besoin de Dieu pour regarder l'autre comme mon frère.

J'ai besoin de revenir à cette prière qui me dit que : Dieu a envoyé Jésus-Christ pour créer une véritable humanité, une humanité qui s'entende et qui travaille ensemble, une humanité qui souffre quand un seul de ses membres souffre et qui se réjouit du bonheur des autres... Nous avons eu un beau témoignage dans la terrible catastrophe qui a touché notre monde au moment de Noël dernier.

Cette paternité à laquelle la prière m'ouvre a plusieurs facettes. La prière en commun, j'en ai déjà dit quelques mots. Elle est aussi partage du quotidien, amical, c'est aussi ce que nous voulons vivre à travers les RTT (repas tournants à thème). Partage aussi dans le témoignage parce que tant de personnes autour de nous ne savent pas qu'ils sont aussi enfants de Dieu, et que cette réalité peut illuminer, et changer leur vie. Partage des services que l'on se rend, partage par l'accueil, le geste ou la parole qui soulage et soutient (Barnabas…). Si Dieu est notre Père, nous devons apprendre la fraternité.

Cieux : Dire " Notre Père qui es aux cieux... " c'est dire que Dieu est autre. Dieu n'est pas dans les nuages, mais il est totalement diffèrent de nous. Il ne se confond pas avec mes sentiments ou mes émotions. " Vos pensées ne sont pas mes pensées, vos chemins... " Dire " Notre Père qui es aux cieux "..., c'est dire en même temps la proximité et l'altérité de Dieu. C'est dire que quelque toujours nous dépasse et nous échappe.

Alors, si Dieu est " Notre Père qui es aux cieux ", je dois apprendre l'écoute. Si Jésus passait des nuits en prière, je ne sais pas s'il parlait beaucoup, mais je suis sure qu'il écoutait beaucoup. Prier, c'est écouter ce Dieu qui parle différemment de moi, c'est se mettre en disponibilité pour écouter ; pour cela il faut apprendre à faire silence, et parfois ce silence est long a venir. Il me faut apprendre a laisser l'Autre me parler.

Notre Père qui es aux cieux... Amen.

Caroline Schrumpf