PREDICATION Pasteur Caroline Schrumpf
Dimanche 30 mai 2004
"Avec Dieu, chausse les baskets !"
Actes 2, 1-13 - Hébreux 12, 1-3


Naître de nouveau, recommencer notre vie avec Dieu, recevoir cette parole qui nous dit qu'il y a une issue possible pour sortir de nos impasses, de nos culpabilités, de nos échecs.
Cette parole, les premiers disciples l'ont reçue, et puis un jour qu'ils étaient à Jérusalem, Jésus ressuscité les ayant quitté, voila ce qui arriva…
Actes 2, 1-13

Aujourd'hui, je voudrais vous raconter une histoire de… chaussures.
Ce jour-là, ce jour de Pentecôte, les disciples ont chaussé les baskets.
Alors ce matin, je voudrais vous lire encore quelques phrases de la Bible :

Débarrassons-nous donc de tout ce qui alourdit notre marche, en particulier du péché qui s'accroche si facilement à (nos baskets) nous, et courons résolument la course qui nous est proposée. Gardons les yeux fixés sur Jésus, dont notre foi dépend du commencement à la fin. Il a accepté de mourir sur la croix, sans tenir compte de la honte attachée à une telle mort, parce qu'il avait en vue la joie qui lui était réservée; et maintenant il siège à la droite du trône de Dieu. Pensez à lui, à la façon dont il a supporté une telle opposition de la part des pécheurs. Et ainsi, vous ne vous laisserez pas abattre, vous ne vous découragerez pas. (Hébreux 12, 1b-3)

Devenir un disciple de Jésus Christ, c'est unpeu comme chausser les baskets pour courir une course de fond, un marathon. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est l'apôtre !

Je dois vous dire tout d'abord que je ne suis pas particulièrement qualifiée pour parler de sport et encore moins de marathon. C'est vrai j'ai des chaussures de jogging, d'ailleurs je les ai mises au pied ce matin, elles sont belles, n'est ce pas… elles ont l'air neuf, elles ont 4 ans ! c'est vous dire si je les utilise souvent !
J'ai aussi un vélo d'entraînement… qui sert de porte-manteau. Et une K7 d'aérobics que j'ai fait trois fois !

Mais ce matin, pour vous les jeunes qui faites votre confirmation, il y a un appel de Dieu qui vous dit : Je ne te propose pas une vie en pantoufles, bien au chaud à l'abri dans des certitudes trop bien ficelées. Ni une vie en tongs, sur la plage, sous les cocotiers, à attendre que le temps passe !

Viens avec moi et chausse tes baskets !
"Courons résolument, avec persévérance la course !"
Courir résolument, et avec persévérance. Courir la course de Dieu, c'est une décision, un choix. La course peut être longue et il y a des moments difficiles.

Qui a déjà couru un marathon ? un demi marathon ? une course de fond ?
Qui court régulièrement pour faire de l'exercice ?
Combien parmi vous tous qui courez, combien ont déjà ressenti l'envie de s'arrêter, d'abandonner ?
Combien ont laissé tombé avant même de commencer ?

Courir, c'est dur, c'est fait mal, ça demande des efforts, une détermination, une persévérance.

Quand on court une course de fond, il parait qu'au bout d'un certain temps, on entre dans une phase d'euphorie, parce que des glandes sécrètent des substances euphorisantes pour le cerveau, des endorphines. (Personnellement, je dois vous dire que je n'ai jamais atteint ce stade !)

Et puis, il y a le mur. Les marathoniens le connaissent bien, les médecins spécialistes du sport l'ont identifié. C'est un moment test dans la course : on a mal aux jambes, on a des crampes, on ne sent plus ses pieds, on a le sentiment de peser des tonnes, d'avoir la poitrine qui explose et le cerveau vide… Et là, il y a une petite voix qui vous dit : abandonne… tu n'y arriveras pas… laisse tomber…

Tous les coureurs savent qu'ils vont rencontrer le mur. Et d'après les études médicales sur les marathoniens, ce qui fait la différence, c'est moins l'entraînement et la préparation physique que la décision prise avant le départ de ne pas abandonner, d'aller jusqu'au bout, quoiqu'il arrive, la volonté de ne pas écouter la petite voix.

+

Cette course est une image de la vie avec Dieu. Il y a des moments où ça va tout seul, et même les moments d'euphorie, et puis il y a les murs.
Une situation difficile, une épreuve qui semble insurmontable, une occasion qui nous fait flancher dans nos choix d'intégrité relationnelle, professionnelle… une déception, une blessure intérieure, et nous sommes tentés d'abandonner la course.

La parole de Dieu pour nous ce matin : n'abandonne pas, parce que moi je ne t'abandonnerai pas !
Et dans la course dans la quelle Dieu nous entraîne, il ne s'agit pas de battre les autres, mais simplement d'aller au bout. Et quand nous ralentissons, et même si nous nous arrêtons, nous ne sommes pas disqualifiés, pas mis sur la touche, il y un recommencement possible un redémarrage, comme les jeunes l'ont chanté tout à l'heure.

Cet appel à entrer dans la course va avec un avertissement et une promesse.

Avertissement : "Débarrassez-vous de tout ce qui vous gêne pour courir…", de tout ce qui s'accroche à vos basques… Cela peut être une réaction d'égoïsme, une impulsion de violence, une mauvaise habitude, comme ceux que nous évoquions tout à l'heure dans le sketch des jeunes…

Tout cela qui nous freine, nous pouvons le décharger au pied de la croix. Mais aussi les fardeaux trop lourds que nous n'arrivons plus à porter : honte, culpabilité secrète, perte de confiance en nous même, sentiment qu'il n'y aura pas de 2e chance pour nous.

A l'image de ces vieux chewing-gums sur lesquelles nous marchons et qui ne veulent plus se décoller de nos semelles. Dieu nous donne de nouvelles chaussures !

Promesse : Nous ne sommes pas seuls dans la course. Nous ne sommes pas seuls à courir, mais nous sommes "entourés d'une grande foule de témoins", d'une nuée dit la Bible. Pour nous encourager, pour nous entraîner. Il y a ceux qui ont couru la course avant nous, et tous ceux qui la courent avec nous, à nos cotés.

+

Pour finir, comment courir ?
Est-ce que vous avez déjà essayé de courir en regardant le sol, ou vos pieds ? en général on ne va pas très loin comme ca. Pour courir, il faut regarder vers le but.

"Gardez les yeux fixés sur Jésus…" - le sketch de tout à l'heure était choisi aussi pour nous recentrer sur l'essentiel, le début et la fin, l'origine et le but de notre foi et de notre course : Jésus.
C'est comme lorsqu'on tient la barre d'un bateau à voile. Si on regarde sans cesse la boussole, le compas, en fait le voilier va avoir une trajectoire en zig-zag. Si on veut conduire le bateau on prend un cap visuel, et alors la barre reste souple dans la main du barreur, mais le bateau avance sans à-coup.

Gardez les yeux fixés sur Jésus : cela ne veut pas dire non plus fermer les yeux au reste de la vie et au monde autour de nous… mais garder le cap.
Rester connecté, faire grandir notre relation avec Jésus, faire grandir notre amitié, notre intimité.

Par l'Esprit qui vient habiter en nous, c'est quelque chose de mystérieux parfois, comme au jour de la Pentecôte, cela peut nous entraîner à faire des choses un peu folles ou inattendues "ils sont ivres…"

Ce matin nous nous, la pentecôte c'est une aventure à laquelle Dieu nous invite. C'est une histoire de chaussures…
Avec Dieu, chausse les baskets et garde les yeux fixés sur Jésus… et qui sait où le chemin s'arrête !
Amen.

 

 

Retour liste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREDICATION Pasteur Bernhard JUNGEN
Dimanche 23 mai 2004

"La Pentecôte de Moïse"
Exode 3, 1-12


J'avoue que je lis très rarement les modes d'emploi des nouveaux achats, quelque qu'ils soient.
Pas plus pour une bibliothèque à assembler que pour un ordinateur à monter.
Je ne lis pas non plus le manuel d'information et de conseils pour installer un nouveau programme sur mon ordinateur.
Je vis avec comme devise : "rien ne vaut l'expérience".
Normalement, tout se passe bien.

Mais vous pouvez imaginer que je me trouve parfois dans une situation pitoyable. Complètement perdu entre les panneaux d'un nouveau meuble à monter. Je serre les dentes, j'insulte la première personne qui se trouve là. Et c'est précisément à ce moment là que je commence à étudier le manuel. Il doit exister quelque part le constructeur, n'importe où !
Il doit exister quelqu'un qui connaisse l'ordre de montage de ces panneaux avec toutes ces parties, puisqu'il a inventé ce meuble de façon géniale !

Cette situation typique est effectivement symbolique de beaucoup d'autre. Et parfois, il s'agit d'une pièce de meuble qui est bien plus personnelle.
Le "meuble" que nous comprenons le moins, c'est souvent nous même. Et c'est dans une telle situation, quand les pièces de notre vie ne correspondent plus que nous sommes accessibles pour Dieu. Nous sommes ouverts pour que le Constructeur lui-même nous dise une parole. Qu'il nous dise comment nous pouvons continuer à vivre.

Dans l'histoire, Moïse est dans une situation semblable. Il a essayé d'assembler les différentes pièces de sa vie. D'un coté son origine hébraïque, et de l'autre son éducation égyptienne. A l'origine d'une classe pauvre et opprimée, il se trouve maintenant de l'autre coté. Il est riche, il a le pouvoir et pourtant il se sent impuissant pour changer les choses. Il a essayé de combattre l'injustice. Mais il n'a pas réussi du tout à cause de sa colère mal maîtrisée. Une véritable crise d'identité.
Il se trouve dans le désert. C'est là qu'il a été préparé pour son expérience de Pentecôte et pour sa vocation.

Son expérience de Pentecôte commence par la rencontre avec l'inconnu. Un étrange spectacle (Bible de Jérusalem), un phénomène étonnant (Bible en français courant). Il y a quelque chose d'inattendu et de déroutant, bien que ce soit quelque chose de bien enraciné dans les éléments de la création. Un buisson brûle, sans être consumé. Cette manifestation anormale est comme un panneau indicateur qui renvoie l'homme au-delà de son univers habituel et le conduit à chercher un autre niveau d'existence. Le mystère est comme une porte d'entrée dans un univers infini.

J'avais 13 ans lorsqu'il y a eu une semaine spéciale dans notre paroisse. L'intervenant de cette année-là était un pasteur que mes parents connaissaient. Ils l'ont donc invité à venir loger dans notre maison pour la semaine. Par contre, nous les enfants, on n'était pas heureux. Parce que cela signifiait que mes parents se sentiraient obligés de participer, en famille, à toutes les réunions et aux exposés qu'il donnait. C'était très ennuyeux. La semaine me semblait perdue. En fait, les exposés et les prédications m'ont peu touché et je n'ai plus aucun souvenir. C'était trop ennuyeux.

Par contre, j'ai d'autres souvenirs. Ce pasteur dormait juste à coté de ma chambre d'enfant. Il y avait seulement une mince cloison de bois qui nous séparait. En se levant et en se couchant, il avait l'habitude de faire de longues prières. Ce genre de prières m'était absolument inconnu. Il parlait à son Dieu si personnellement, de façon si intime même, avec tellement de ferveur et d'attachement, que je sentais le ciel s'ouvrir. J'étais dans mon lit et je me bouchais les oreilles. J'étais comme paralysé et tout en moi frissonnait. C'est seulement bien des années plus tard que j'ai compris que cette expérience était le commencement de ma conversion. C'est parfois un mystère, l'inconnu ou quelque chose d'inattendu, voire de menaçant qui nous incite à chercher Dieu.

Vous avez aussi vos propres expériences. J'ai les miennes. A l'age de 8 ans, notre fils aîné et tombé malade du cancer. En quelques semaines, il est devenu si faible qu'à moins d'un miracle, nous savions qu'il allait mourir. Mais cet enfant avait tellement de confiance, tellement d'assurance en Dieu que c'était presque incroyable. Il nous réconfortait avec une conviction absolue que Dieu ne le quitterait jamais, avec une confiance absolue qu'il était en sécurité dans ses bras. C'était déroutant, choquant et encourageant en même temps.

Parfois, en entrant dans sa chambre d'hôpital, il me semblait entendre chanter les anges. A sa mort, après seulement un mois de maladie, nous étions noyés dans la tristesse et la douleur, mais aussi réconfortés par une présence inconnue et inexprimable.
Mais au bout de quelques mois, je fus inquiété par une nouvelle sensation. Il me semblait que mon fils m'avait dépassé spirituellement comme s'il filait sur l'autoroute du coté droit, à la vitesse de 250 km/heure, pour une vie plus profonde dans la présence de Dieu.

Par conséquent, j'ai commencé à quérir et à implorer Dieu. En fait, pendant quelques mois, j'ai eu une seule prière. C'était quelque chose comme ça :
"Mon Dieu, s'il y a quelque chose de plus, quelque chose de plus profond dans la vie spirituelle, quelque chose que mon fils a vécu et que j'ai manqué, et que tu veux me donner maintenant, je ne résiste plus. Je te demande de me le donner. Quel qu'en soit le prix. "

Le grand Exode a commencé par un arbre brûlant. Par une expérience déroutante et même choquante.

Nous nous trouvons maintenant dans l'attente de la Pentecôte. Mais la Pentecôte est toujours précédée de l'expérience douloureuse du Carême et de l'expérience choquante de Pâques et de l'Ascension.
C'est le message et le symbolisme du buisson ardent. Comment pouvons nous vivre dans sa présence sans que nous mourrions ? Et plus profondément encore : comment le Dieu Saint peut il vivre en nous sans que nous soyons tous entièrement consumés par des flammes éternelles ?

Mais nous êtres humains, nous sommes toujours des créatures étranges et aussi ambivalentes. Dès que nous nous sommes aperçu que l'expérience spirituelle de la Pentecôte, que la présence divine n'est pas mortelle mais au contraire que par sa grâce et par la croix de Jésus-Christ, elle apporte une grande joie et une bénédiction indescriptible, nous voulons les posséder pour toujours.

J'ai vu des gens qui après avoir chercher Dieu pendant longtemps, après peut avoir cherché pendant des années, ont été touché par une expérience tellement surprenante, pleine de joue et de lumière qu'ils cherchent à obtenir cette expérience pour toujours.

Pour nous, des êtres d'habitude, en manque de sécurité, c'est si facile de penser que l'expérience de la présence de Dieu vient toujours par la même route, voir de la même manière. Nous avons besoin des mêmes chansons, des mêmes endroits "saints". Nous pensons même que l'expérience viendra par les techniques identiques de prière. Vous comprenez ce que je veux dire : nous commençons à contrôler l'Esprit Saint. Nous finissons par une routine religieuse, qui remplace la relation vivante avec Dieu. Et parfois, ce n'est plus Dieu que nous cherchons directement, mais l'expérience pour elle-même. Et c'est peut-être pour cette raison que nous trouvons un autre symbole dans l'histoire biblique :

Le Seigneur l'appela du milieu du buisson :
- "Moïse, Moïse…"
- Oui ? répondit-il.
- Ne t'approche pas de ce buisson, dit le Seigneur. Enlève tes sandales, car tu te trouves sur un endroit consacré.

(Ex. 3, 4-5)

Le symbole des sandales enlevées

Frère John de Taizé dans son commentaire sur ce passage, écrit :
Au temps de la Bible, lorsque quelqu'un achetait un champ, la première chose qu'il faisait c'était d'en faire le tour à pied. Cette démarche exprimait l'acte de prise de possession. Mettre le pied sur quelque chose, à plus forte raison si ce pied est chaussé, est d'ailleurs une façon naturelle de dire : "Ceci est à moi, ceci m'appartient, j'en suis le maître. "
Ainsi, l'acte d'enlever ses sandales avant de fouler l'endroit où se trouve le buisson ardent veut indiquer qu'une réalité sainte ne peut jamais être possédée, manipulée, maîtrisée par l'être humain.

Cela me semble précisément le point.
Respecter que Dieu seul est saint me fait respecter ce qu'il donne. Je renonce à contrôler.

J'ai marché assez loin dans le désert du Sinaï et il y a quelque chose qui m'a touché particulièrement. C'est très difficile de marcher dans le désert sans une bonne protection des pieds. Il y a tant d'épines, de rochers, d'aiguilles et il fait si chaud, qu'être sans chaussure (c'est-à-dire pieds nus) nous rend absolument vulnérables. Pas question de fuir, il nous faut rester sur place et affronter la situation.

Jésus, lorsqu'il enseignait ses disciples sur le temps de la Pentecôte à venir, leur a demandé de rester à Jérusalem. Jérusalem était pour eux l'endroit où leur maître avait tant souffert. Pour cette raison, la ville était pour un endroit peu rassurant et même menaçant. Mais il s'agissait d'y rester et de prier.
Si nous voulons vivre une rencontre authentique avec le Dieu vivant, si nous cherchons plus de feu dans notre vie, plus de chaleur dans nos relations quotidiennes, voici ma proposition simple, pour commencer.

Renoncer à tout contrôler et plutôt nous présenter les uns aux autres et devant Dieu vulnérables, c'est-à-dire dépendants de l'aide et de l'amour, coupable ayant besoin de pardon. C'est de la même manière que nous pouvons approfondir les liens du mariage. Le chemin vers un amour plus profond ne commence pas par enlever ses vêtements comme dans les films "d'amour", mais par enlever les chaussures comme Moïse. Actuellement, c'est d'un rapprochement spirituel dont nous avons besoin aussi dans le mariage.

Renoncer aussi à avoir des attentes limitées par lesquelles nous limitons Dieu en lui imposant la façon de nous répondre.

Quel est le nom par lequel Dieu se révèle à Moïse ?
N'est ce pas un nom qui nous invite à lui concéder toute la puissance et toute la liberté de son amour ?

Je suis qui je suis, je serai qui je serai.

Louons notre Seigneur, Amen.

* Bernhard JUNGEN est pasteur de l'Eglise Réformée de Ittigen, près de Berne, en Suisse.

Retour liste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREDICATION du Pasteur Caroline Schrumpf
Dimanche 20 juin 2004

"Dieu Père et Mère"
Luc 15, 20 - Genèse 49, 22-26 - Esaïe 66, 12-13


Aujourd'hui c'est la Fête des Pères, et il y a quelques semaines c'était la Fête des Mères.
Pour certains ce sont des jours de fête, de joie, de retrouvailles familiales, sans oublier les cadeaux préparés avec patience et application par les enfants à l'école…
Mais pour d'autres parmi nous, ces 2 jours sont des moments difficiles qui font rejaillir le souvenir de nos expériences douloureuses avec nos parents ou avec nos enfants : la souffrance d'avoir perdu un enfant, de n'avoir pas pu en accueillir ou en porter. Ou bien le souvenir douloureux d'avoir perdu un parent à cause de la maladie, ou d'un accident, ou même si le parent n'est pas mort de l'avoir perdu par un éloignement ou un conflit qui a rompu la relation.

Souvenirs douloureux, amers, blessures de l'âme, blessures de ce que nous sommes au plus profond de nous, ébranlement de notre être en relation avec la chaîne de génération dans laquelle nous essayons de trouver une place, pour exister au monde, tous ces souvenirs restent le plus souvent enfouis, mais ils ressurgissent chaque année, à des dates anniversaires ou symboliques, et lors de ces fameuses fêtes des pères et des mères.

Alors ce matin, pour nous tous, je crois qu'il y a une Bonne nouvelle dans la Parole de Dieu : une parole plus grande que nos malheurs et que nos souffrances, une parole plus vaste que nos désirs non réalisés, une parole qui nous emmène vers une rencontre avec Dieu. Avec un Dieu qui veut avoir envers nous l'attitude d'un père et d'une mère. Un Dieu qui a un coté paternel et un coté maternel.

"Dieu, elle est noire !" C'était le slogan provocateur de certains milieux chrétiens, il y a quelques 20 années… et je veux dire tout de suite que ce n'est pas mon propos ce matin de vous choquer, ou d'afficher des convictions "féministes" - même si ces convictions ont eu un rôle et une utilité en leur temps.

Je voudrais plutôt essayer d'explorer avec vous dans la Bible ce qui nous est dit du coté paternel et aussi du coté maternel de Dieu.
Le coté paternel, Dieu comme un père, cela nous est assez familier.
Le coté maternel, Dieu décrit sous les traits d'une mère, c'est plus inhabituel…
Certainement parce que notre société reste marquée par son organisation "masculine", patriarcale, jusqu'à parfois gommer dans la Bible les expressions qui nous étonneraient trop.

Pour le coté paternel, j'ai choisi de vous relire quelques lignes de la fin de la parabole que Jésus raconte, le père et ses deux fils (appelée souvent le Fils prodigue).

Pour le coté maternel, j'ai choisi de lire un passage moins connu, dans la fin de la Genèse, la bénédiction que Jacob donne à ses fils juste avant de mourir et plus particulièrement la parole de bénédiction qu'il adresse à son fils Joseph.

(lectures)

Le coté paternel de Dieu :
Dieu est souvent appelé "père" dans la Bible.
Dans la première alliance, il est peu décrit comme un père, mais exclusivement de manière collective, et jamais de manière particulière.
Dieu est le père de son peuple : "N'avons-nous pas tous un seul père? N'est-ce pas un seul Dieu qui nous a créés ?" (Malachie 2,10)
Il est aussi : "Le père des orphelins, le défenseur des veuves, C'est Dieu dans sa demeure sainte." (Psaume 68,6)
Et jamais le père d'une personne en particulier, sauf pour David.
"Lui, il m'invoquera: Tu es mon père, Mon Dieu et le rocher de mon salut !" (Psaume 89,27)

Dans le nouveau testament, et dans les évangiles surtout, par contre, c'est le mot que Jésus utilise toujours pour s'adresser à Dieu.
Lorsque nous disons que Dieu est notre Père, nous disons quelque chose de très important, aux yeux de Jésus.

Comme le père de la parabole :
- Le père guette et attend le retour du fils qui est parti.
- Il se réjouit et manifeste son émotion et sa tendresse en prenant son fils dans les bras.
- il pardonne et il fait grâce.
- il sort aussi à la rencontre du fils aîné, il affronte sa colère et son incompréhension.
- il dit la vérité avec amour.
- il accompagne chacun de ses fils sur son propre chemin de vie.

Et le coté maternel ?
Mais Dieu n'est pas seulement un père. Il a aussi un coté maternel, plus difficile à discerner dans la Bible.
Dans ce récit de Genèse 49 que nous avons lu, Jacob à la fin de sa vie, donne une dernière bénédiction à chacun de ses 12 fils, dont Joseph. Cette bénédiction est étonnante et difficile à traduire.
On y parle d'un Dieu puissant : El Shaddaï en hébreu.
Ce mot peut renvoyer à deux racines hébraïques :
- le verbe shadda qui veut dire dévaster, détruire. Ce qui a donné puissant ou tout puissant, sauf que dans la Bible, lorsque ce mot est utilisé dans un autre contexte qu'appliqué à Dieu, il est plutôt à tendance négative.
- Le mot shaddaï peut aussi vouloir dire les deux seins, les seins maternels.

On retrouve d'ailleurs dans les termes de la bénédiction, au verset suivant la mention de la bénédiction des mamelles et du ventre…

On comprend que cette traduction ait été écartée… un peu osée quand même !
Elle a sans doute été écartée aussi pour ne pas donner l'image d'un Dieu féminin, parce que tout autour du peuple d'Israël, il y avait des tas de peuples qui vénéraient des déesses de la fertilité, de la fécondité. Il y en a une, qui porte le nom d'Ishtar, qui est parfois représentée avec une multitude de seins. Alors on comprend mieux pourquoi cette image n'a pas eu tellement de succès dans la foi d'Israël qui cherchait à se démarquer radicalement des religions païennes des peuples qui les entouraient, qui ne voulait surtout pas que le Dieu unique d'Abraham, Isaac et Jacob soit comparé aux dieux des peuples alentour.

Pourtant, d'autres indications dans la Bible nous encourage à poursuivre cette enquête sur le coté maternel de Dieu.

Souvenez vous au début du livre de la Genèse :
"Dieu créa l'homme (l'humain) à son image, homme et femme il les créa."
Dans ce contexte ancien de la Création, la Bible nous donne un indice sur la "personnalité" ou l'identité de Dieu, qui a un coté masculin et un coté féminin, puisque l'humain homme et femme est image de Dieu.

La Bible nous dit aussi que Dieu ne trouve pas indigne de se comparer à une mère, qui donne naissance et qui prend soin de ses enfants. Dans la première alliance, il nous est dit plus de 40 fois que Dieu a de la compassion pour les hommes et les femmes qu'il a créés, pour ceux qui souffrent, pour ceux qui font appel à lui dans la repentance. Et la compassion en hébreu, c'est littéralement être pris aux entrailles, à la matrice, au ventre.
Un exemple parmi beaucoup d'autres :
"L'Éternel, ton Dieu, ramènera tes captifs et aura compassion de toi…" (Deutéronome 30, 3) - ce que Chouraqui traduit en disant "il te matriciera…"
Vous savez que l'hébreu est une langue très concrète : Alors la compassion dans la Bible, c'est l'émotion qui sert la matrice, le ventre, les entrailles de la femme, de la mère pour ses enfants.

Dieu est comme une mère qui a porté son enfant, qui lui a donné le jour et qui prend soin de lui, qui le nourrit et le berce. On retrouve cela aussi dans la belle promesse que Dieu fait à travers les paroles du prophète Esaïe :
"Et je prendrai soin de vous comme une mère le fait pour l'enfant qu'elle allaite, qu'elle porte sur la hanche et cajole sur ses genoux. Oui, comme une mère qui console son enfant, moi aussi, je vous consolerai…" (Esaïe 66, 12-13)

Dans la bénédiction de Jacob à Joseph on retrouve les deux cotés de Dieu :
"Par le Dieu de ton père, il t'aidera
Par le Dieu aux deux seins, il te bénira…"

J'ai bien conscience que cette interprétation peut sembler un peu provocante, étonnante ou peut-être même carrément dérangeante pour nous. Elle est tout à fait inhabituelle…

Mais il me semble qu'elle peut nous dire des choses importantes sur Dieu et sur nous.

Réfléchir sur le coté paternel et le coté maternel de Dieu nous conduit à réfléchir à l'image que nous avons de Dieu, à l'expérience que nous avons eu avec nos parents et à l'interaction de l'une sur l'autre.

Si nous avons eu des parents aimants et positifs, qui cherchaient à nous encourager et à nous donner de l'autonomie, même si ils n'étaient pas parfaits, alors nous pouvons entrer dans cette double bénédiction promise à Joseph.

Si nous avons perdu nos parents, ou un parent, si nous ne les avons pas connu, si nous ne savons pas qui sont nos parents… il y a aussi une parole pour nous dans cette bénédiction et dans la parole de Dieu. Dieu peut venir combler les vides de nos cœurs.

J'ai un ami, qui a perdu son père à l'âge de 11 ans. Et il a témoigné que peu à peu, en donnant son cœur à Dieu, il a trouvé en Dieu non pas un remplacement de son père, mais une source d'amour paternel pour lui.

Si nous avons eu des parents maladroits dans leur amour pour nous, des parents qui n'ont pas manifesté d'amour pour nous, des parents qui nous ont privé de cet amour, qui nous ont maltraités ou abusés, il y a une source de guérison pour nous aussi dans la parole et la présence de Dieu qui est à la fois paternel et maternel, rempli de compassion, et de tendresse et plein de vérité pour nous.

Pour chacun de nous, il y a un chemin de rencontre avec ce Dieu étonnant et infini, avec ce Dieu qui est plénitude dans la relation qu'il veut tisser avec nous, tout à la fois père et mère pour nous, un Dieu qui nous invite à quitter nos souvenirs douloureux, nos blessures enfouies, et nos sentiments de trahison et d'abandon, pour marcher vers la Vie, pas à pas.

Amen.


(librement inspiré de M. Pernot)


Retour liste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREDICATION du Pasteur Caroline Schrumpf
Dimanche 3 octobre 2004

"Qu'est ce que Dieu attend de nous ?
"
Deutéronome 10, 10 à 11, 2 - Matthieu 25, 14-30


"Moïse dit : " Et maintenant, Israélites, qu'est-ce que le Seigneur votre Dieu attend de vous ? "…".

Frères et sœurs, ce matin, je voudrais vous proposer cette question un peu provocatrice de Moise…
Souvent, nous nous posons la question dans l'autre sens : qu'est ce que nous attendons de Dieu ? que peut-il nous donner ? De quoi avons-nous besoin ?

Nous le faisons dans nos prières par exemple… et c'est légitime.
Et je crois que nous avons le droit de le faire. Dieu nous donne ce droit.
Demander, il n'y a rien de mal dans cela.
Dieu promet qu'il écoute ses enfants, qu'il écoute celui qui a le cœur brisé, qu'il entend la plainte, qu'il répond à celui qui l'appelle, qu'il oriente et réconforte celui qui a perdu son chemin, qu'il donne nourriture à ceux qui ont faim d'espérance, de confiance, de paix…

Psaume 32 : "le Seigneur m'a dit : je vais t'enseigner et te montrer la route à suivre…"

Et au psaume 81 : "J'entends une voix nouvelle qui me dit : j'ai enlevé la charge de ton dos, dans le malheur tu as crié et je t'ai sauvé… ouvre ta bouche toute grande et je te nourrirai…"

Jésus lui même nous ordonne de le faire : Demandez et vous recevrez, frappez et l'on vous ouvrira, cherchez et vous trouverez…

Pourtant, il me semble aussi que souvent nous n'attendons rien de Dieu, nous n'osons rien attendre, pour ne pas être déçu, ou bien parce que les pasteurs nous ont répété que c'était de la mauvaise théologie, etc…
Je me souviens d'un sketch de la troupe Sketch Up, où une jeune femme seule commence à prier, à réciter le Notre Père. Et soudain, Dieu lui répond, ce qui trouble beaucoup la jeune femme.
Mais non, Seigneur, je ne t'appelle pas… je prie.
Parfois, nous aussi nous prions, mais sans y mettre tout notre cœur, sans oser croire, sans attendre vraiment que Dieu intervienne ou nous réponde.

Mais si nous n'attendons rien de lui, alors, pourquoi croire en lui ? A quoi ça sert ?

L'enfant qui n'attend rien de son père se condamne à ne rien recevoir, ou plutôt il s'expose à ne profiter de rien de ce que le père lui donne pourtant. L'enfant qui n'attend rien de son père nie sa paternité, il nie son existence, quand bien même il est là devant lui…

C'est important de savoir ce que l'on attend de Dieu et de le lui demander.

Mais aujourd'hui Moïse et Jésus nous invitent à poser la question dans l'autre sens.
Moïse pose la question de manière directe au peuple d'Israël.
Jésus la pose de manière indirecte en racontant cette parabole des talents.

Il est important de se demander ce que nous attendons de Dieu.
C'est la première étape de la foi. C'est ce que le peuple a vécu au moment de la sortie d'Egypte. Le peuple demande à Dieu d'être libre, Dieu les conduit à travers la mer, vers une vie nouvelle. C'est l'image pour nous du pardon qui nous ouvre à une vie nouvelle aussi.

Mais il y a une 2e étape : c'est de se demander ce que Dieu attend de nous, de moi ? Si nous ne passons pas de la première à la 2e, nous en restons à un stade de bébé dans la foi. Or Dieu nous invite à mûrir, à grandir. Comme le peuple qui doit apprendre à travers la marche au désert à faire confiance, à vivre dans la confiance en Dieu. C'est aussi un temps de préparation à recevoir la loi.

Alors, à ce point-là de notre réflexion, il faut faire une précision importante.
Dire que Dieu attend qqchose de nous, est ce que cela veut dire que nous devons nécessairement faire quelque chose pour lui ? Que notre relation avec Dieu est exige un devoir ? que nous pouvons en qq sorte acheter Dieu avec nos actes ?

Non ! Il nous faut garder toujours en mémoire, au plus profond de nous les paroles de l'apôtre Paul : Vous êtes sauvés grâce à la bonté de Dieu… cela ne vient pas de vous, c'est Dieu qui vous donne le salut. (Ephésiens 2, 8-9)

Mais, justement, je suis sauvé. Dieu me donne ce salut. C'est un don.
C'est-à-dire que je n'ai rien à gagner et rien à perdre. Je suis libre, totalement, devant Dieu et au cœur du monde. Mais libre, ça veut dire quoi ?

Je pense à deux personnes qui pour moi sont des exemples de cette liberté que nous pouvons trouver dans la grâce seule de Dieu, en Christ.

Je pense à Sœur Emmanuelle, lorsqu'elle va sur les plateaux de télé, elle tutoie tout le monde. Dans une incroyable liberté de parole et d'amour qui vient de cette rencontre avec Jésus. Qu'elle soit auprès des grands de ce monde, ou au coté des plus petits qui vivent sur les tas d'ordure du Caire, elle est libre en Christ.

Je pense aussi à un ami, François. François est d'origine algérienne, mais aujourd'hui il habite la moitié du temps en Floride et l'autre moitié entre Roubaix et Oran où il est né. Et, il y a qq années, François a eu un très grave accident cardiaque. Il était en réanimation après une opération et son cœur s'est arrêté. A 5 reprises, les médecins ont tenté de faire redémarrer son cœur avec des décharges électriques (défibrillateurs). En vain. François allait mourir. A la 6e tentative, son cœur est reparti. Les médecins lui ont assuré qu'il était un "miraculé". Alors François a compris et a complètement changé sa manière de voir sa vie. Il dit : maintenant, tout ce que je vis, c'est du bonus ! et ce bonus est pour Jésus. Alors si vous voyez François, vous ne pouvez pas le manquer. Il porte une casquette qui dit "Jesus is my boss !" (Jésus est mon boss). Et en général aussi un t-shirt avec une phrase de témoignage. Qu'il soit en Floride, dans les rues ouvrières de Roubaix ou dans un café d'Oran, il porte la même casquette. Et il parle dans la même liberté du Seigneur qui a sauvé sa vie et qui lui donne cette liberté.

Cette liberté signifie aussi que il n'y a pas de règle, pas de modèle, aucun assujettissement à aucun ordre, sauf la volonté de Dieu. Seulement cette question où se joue ma liberté, mon existence, où l'une et l'autre s'expriment clairement : qu'est-ce que Dieu attend de moi ? Et cette volonté, ce que Dieu attend de moi : l'amour. L'aimer de tout mon être. C'est ce que dit Moïse.

Voilà telle chose que je vis, voilà la situation qui me tourmente, qui me fait mal, voilà ce que j'essaye de fuir, voilà la mort qui s'avance ou l'amour qui s'éloigne, voilà ma situation particulière : là dedans, au beau milieu de tout ça, qu'est-ce qu'il attend de moi ? Que je fasse quoi ? Que je sois comment ? Que lui offrirai-je ? Ou mieux : comment ma liberté s'exprimera-t-elle devant Celui qui me l'a donnée, grâce à qui je suis devenu grand ? Dans la circonstance que je traverse, comment exprimer ma liberté d'enfant de Dieu ?

Une grande question donc : qu'est ce que Dieu attend de nous ?
Et une première ébauche de réponse : que j'entre dans cette liberté qu'il me donne, cette liberté d'inventer ma vie, sans copier sur d'autre autour de moi.

Les paroles de Moïse nous donnent aussi d'autres éléments :
- respecter Dieu
- obéir à sa loi
- chanter sa louange
- faire sa volonté : l'aimer de tout notre être.

La volonté de Dieu, ce qu'il attend de nous c'est que nous l'aimions de tout notre être, de toute cette liberté qu'il nous donne.

A travers la parabole des talents, qui est bien connue, nous retrouvons la même chose dans la bouche de Jésus.

Dans cette parabole, Jésus met en lumière au-delà de la dimension "comptable", une vérité très profonde et essentielle.

D'un coté, les deux premiers serviteurs, à qui le maître donne une certaine somme d'argent : 500 pièces pour l'un, 200 pour l'autre.
Ces deux là ont compris que le maître donne vraiment. Ils se saisissent de ce don du maître, pour agir librement. Lorsque le maître revient, il revient pour prendre des nouvelles, pas pour recevoir sa part…

De l'autre coté, le 3e serviteur qui prend les 100 pièces d'argent, mais qui ne le reçoit pas comme un don. Pour lui, cet argent reste la propriété du maître. Et le serviteur reste enfermé jusqu'au bout, dans sa mauvaise compréhension, dans sa mauvaise image du maître, dur, intraitable.

A travers cette parabole, Jésus nous révèle ce que Dieu attend de nous :
Il attend que nous nous saisissions vraiment, totalement et pleinement du don qu'il nous fait : le don de son amour, de sa parole. Ce don n'est pas une avance, qui nous lie et que nous devrions rendre un jour, plus tard… c'est un don. Donner, c'est donner…

A travers cette parabole, Jésus nous dit que Dieu attend de nous que nous osions croire à son amour véritable, total et donné. Ce n'est pas un amour contre rétribution, une avance d'amour en petite dose en attendant mieux, ou en attendant des preuves que nous en sommes dignes.

Il y a beaucoup de choses en nous qui peuvent nous faire douter de la réalité de ce don, de la réalité de cet amour, et qui peuvent bloquer notre élan :
- Le sentiment de n'avoir pas été aimé et reconnu pour nous-mêmes, par nos proches, par nos parents.
- Des échecs à répétition qui nous font croire que nous sommes enfermés dans un cercle vicieux de ratage en chaîne, sans issue.
- Une mauvaise route, un choix contraire à ce que nous discernions comme le projet de Dieu, et que nous avons fait pourtant en connaissance de cause, et qui nous immobilise dans une culpabilité écrasante.
- Des épreuves qui nous font vaciller dans notre confiance en Dieu, en nous.

Dans tout cela, il y a en fait une issue : c'est justement cet amour de Dieu, que nous pouvons laisser entrer en nous. Même si nous n'arrivons pas à comprendre, même si nous ne pensons pas que c'est possible de changer. Dire seulement : "Jésus aide-moi, je n'en peux plus". Et l'amour de Dieu viendra en nous et fera son lent et patient travail de guérison des cœurs, des souvenirs, des sentiments, des identités, par l'aide de l'Esprit.


Qu'est ce que Dieu attend de nous ?
Que nous saisissions le don qu'il nous fait : cette liberté que nous donne la grâce, et l'amour qui peut tout !

Amen.


Sur une idée de David Mitrani et Marc Pernot.

 

Retour liste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREDICATION du Pasteur Caroline Schrumpf
Dimanche 3 octobre 2004

"Qu'est ce que Dieu attend de nous ?
"
Deutéronome 10, 10 à 11, 2 - Matthieu 25, 14-30


"Moïse dit : " Et maintenant, Israélites, qu'est-ce que le Seigneur votre Dieu attend de vous ? "…".

Frères et sœurs, ce matin, je voudrais vous proposer cette question un peu provocatrice de Moise…
Souvent, nous nous posons la question dans l'autre sens : qu'est ce que nous attendons de Dieu ? que peut-il nous donner ? De quoi avons-nous besoin ?

Nous le faisons dans nos prières par exemple… et c'est légitime.
Et je crois que nous avons le droit de le faire. Dieu nous donne ce droit.
Demander, il n'y a rien de mal dans cela.
Dieu promet qu'il écoute ses enfants, qu'il écoute celui qui a le cœur brisé, qu'il entend la plainte, qu'il répond à celui qui l'appelle, qu'il oriente et réconforte celui qui a perdu son chemin, qu'il donne nourriture à ceux qui ont faim d'espérance, de confiance, de paix…

Psaume 32 : "le Seigneur m'a dit : je vais t'enseigner et te montrer la route à suivre…"

Et au psaume 81 : "J'entends une voix nouvelle qui me dit : j'ai enlevé la charge de ton dos, dans le malheur tu as crié et je t'ai sauvé… ouvre ta bouche toute grande et je te nourrirai…"

Jésus lui même nous ordonne de le faire : Demandez et vous recevrez, frappez et l'on vous ouvrira, cherchez et vous trouverez…

Pourtant, il me semble aussi que souvent nous n'attendons rien de Dieu, nous n'osons rien attendre, pour ne pas être déçu, ou bien parce que les pasteurs nous ont répété que c'était de la mauvaise théologie, etc…
Je me souviens d'un sketch de la troupe Sketch Up, où une jeune femme seule commence à prier, à réciter le Notre Père. Et soudain, Dieu lui répond, ce qui trouble beaucoup la jeune femme.
Mais non, Seigneur, je ne t'appelle pas… je prie.
Parfois, nous aussi nous prions, mais sans y mettre tout notre cœur, sans oser croire, sans attendre vraiment que Dieu intervienne ou nous réponde.

Mais si nous n'attendons rien de lui, alors, pourquoi croire en lui ? A quoi ça sert ?

L'enfant qui n'attend rien de son père se condamne à ne rien recevoir, ou plutôt il s'expose à ne profiter de rien de ce que le père lui donne pourtant. L'enfant qui n'attend rien de son père nie sa paternité, il nie son existence, quand bien même il est là devant lui…

C'est important de savoir ce que l'on attend de Dieu et de le lui demander.

Mais aujourd'hui Moïse et Jésus nous invitent à poser la question dans l'autre sens.
Moïse pose la question de manière directe au peuple d'Israël.
Jésus la pose de manière indirecte en racontant cette parabole des talents.

Il est important de se demander ce que nous attendons de Dieu.
C'est la première étape de la foi. C'est ce que le peuple a vécu au moment de la sortie d'Egypte. Le peuple demande à Dieu d'être libre, Dieu les conduit à travers la mer, vers une vie nouvelle. C'est l'image pour nous du pardon qui nous ouvre à une vie nouvelle aussi.

Mais il y a une 2e étape : c'est de se demander ce que Dieu attend de nous, de moi ? Si nous ne passons pas de la première à la 2e, nous en restons à un stade de bébé dans la foi. Or Dieu nous invite à mûrir, à grandir. Comme le peuple qui doit apprendre à travers la marche au désert à faire confiance, à vivre dans la confiance en Dieu. C'est aussi un temps de préparation à recevoir la loi.

Alors, à ce point-là de notre réflexion, il faut faire une précision importante.
Dire que Dieu attend qqchose de nous, est ce que cela veut dire que nous devons nécessairement faire quelque chose pour lui ? Que notre relation avec Dieu est exige un devoir ? que nous pouvons en qq sorte acheter Dieu avec nos actes ?

Non ! Il nous faut garder toujours en mémoire, au plus profond de nous les paroles de l'apôtre Paul : Vous êtes sauvés grâce à la bonté de Dieu… cela ne vient pas de vous, c'est Dieu qui vous donne le salut. (Ephésiens 2, 8-9)

Mais, justement, je suis sauvé. Dieu me donne ce salut. C'est un don.
C'est-à-dire que je n'ai rien à gagner et rien à perdre. Je suis libre, totalement, devant Dieu et au cœur du monde. Mais libre, ça veut dire quoi ?

Je pense à deux personnes qui pour moi sont des exemples de cette liberté que nous pouvons trouver dans la grâce seule de Dieu, en Christ.

Je pense à Sœur Emmanuelle, lorsqu'elle va sur les plateaux de télé, elle tutoie tout le monde. Dans une incroyable liberté de parole et d'amour qui vient de cette rencontre avec Jésus. Qu'elle soit auprès des grands de ce monde, ou au coté des plus petits qui vivent sur les tas d'ordure du Caire, elle est libre en Christ.

Je pense aussi à un ami, François. François est d'origine algérienne, mais aujourd'hui il habite la moitié du temps en Floride et l'autre moitié entre Roubaix et Oran où il est né. Et, il y a qq années, François a eu un très grave accident cardiaque. Il était en réanimation après une opération et son cœur s'est arrêté. A 5 reprises, les médecins ont tenté de faire redémarrer son cœur avec des décharges électriques (défibrillateurs). En vain. François allait mourir. A la 6e tentative, son cœur est reparti. Les médecins lui ont assuré qu'il était un "miraculé". Alors François a compris et a complètement changé sa manière de voir sa vie. Il dit : maintenant, tout ce que je vis, c'est du bonus ! et ce bonus est pour Jésus. Alors si vous voyez François, vous ne pouvez pas le manquer. Il porte une casquette qui dit "Jesus is my boss !" (Jésus est mon boss). Et en général aussi un t-shirt avec une phrase de témoignage. Qu'il soit en Floride, dans les rues ouvrières de Roubaix ou dans un café d'Oran, il porte la même casquette. Et il parle dans la même liberté du Seigneur qui a sauvé sa vie et qui lui donne cette liberté.

Cette liberté signifie aussi que il n'y a pas de règle, pas de modèle, aucun assujettissement à aucun ordre, sauf la volonté de Dieu. Seulement cette question où se joue ma liberté, mon existence, où l'une et l'autre s'expriment clairement : qu'est-ce que Dieu attend de moi ? Et cette volonté, ce que Dieu attend de moi : l'amour. L'aimer de tout mon être. C'est ce que dit Moïse.

Voilà telle chose que je vis, voilà la situation qui me tourmente, qui me fait mal, voilà ce que j'essaye de fuir, voilà la mort qui s'avance ou l'amour qui s'éloigne, voilà ma situation particulière : là dedans, au beau milieu de tout ça, qu'est-ce qu'il attend de moi ? Que je fasse quoi ? Que je sois comment ? Que lui offrirai-je ? Ou mieux : comment ma liberté s'exprimera-t-elle devant Celui qui me l'a donnée, grâce à qui je suis devenu grand ? Dans la circonstance que je traverse, comment exprimer ma liberté d'enfant de Dieu ?

Une grande question donc : qu'est ce que Dieu attend de nous ?
Et une première ébauche de réponse : que j'entre dans cette liberté qu'il me donne, cette liberté d'inventer ma vie, sans copier sur d'autre autour de moi.

Les paroles de Moïse nous donnent aussi d'autres éléments :
- respecter Dieu
- obéir à sa loi
- chanter sa louange
- faire sa volonté : l'aimer de tout notre être.

La volonté de Dieu, ce qu'il attend de nous c'est que nous l'aimions de tout notre être, de toute cette liberté qu'il nous donne.

A travers la parabole des talents, qui est bien connue, nous retrouvons la même chose dans la bouche de Jésus.

Dans cette parabole, Jésus met en lumière au-delà de la dimension "comptable", une vérité très profonde et essentielle.

D'un coté, les deux premiers serviteurs, à qui le maître donne une certaine somme d'argent : 500 pièces pour l'un, 200 pour l'autre.
Ces deux là ont compris que le maître donne vraiment. Ils se saisissent de ce don du maître, pour agir librement. Lorsque le maître revient, il revient pour prendre des nouvelles, pas pour recevoir sa part…

De l'autre coté, le 3e serviteur qui prend les 100 pièces d'argent, mais qui ne le reçoit pas comme un don. Pour lui, cet argent reste la propriété du maître. Et le serviteur reste enfermé jusqu'au bout, dans sa mauvaise compréhension, dans sa mauvaise image du maître, dur, intraitable.

A travers cette parabole, Jésus nous révèle ce que Dieu attend de nous :
Il attend que nous nous saisissions vraiment, totalement et pleinement du don qu'il nous fait : le don de son amour, de sa parole. Ce don n'est pas une avance, qui nous lie et que nous devrions rendre un jour, plus tard… c'est un don. Donner, c'est donner…

A travers cette parabole, Jésus nous dit que Dieu attend de nous que nous osions croire à son amour véritable, total et donné. Ce n'est pas un amour contre rétribution, une avance d'amour en petite dose en attendant mieux, ou en attendant des preuves que nous en sommes dignes.

Il y a beaucoup de choses en nous qui peuvent nous faire douter de la réalité de ce don, de la réalité de cet amour, et qui peuvent bloquer notre élan :
- Le sentiment de n'avoir pas été aimé et reconnu pour nous-mêmes, par nos proches, par nos parents.
- Des échecs à répétition qui nous font croire que nous sommes enfermés dans un cercle vicieux de ratage en chaîne, sans issue.
- Une mauvaise route, un choix contraire à ce que nous discernions comme le projet de Dieu, et que nous avons fait pourtant en connaissance de cause, et qui nous immobilise dans une culpabilité écrasante.
- Des épreuves qui nous font vaciller dans notre confiance en Dieu, en nous.

Dans tout cela, il y a en fait une issue : c'est justement cet amour de Dieu, que nous pouvons laisser entrer en nous. Même si nous n'arrivons pas à comprendre, même si nous ne pensons pas que c'est possible de changer. Dire seulement : "Jésus aide-moi, je n'en peux plus". Et l'amour de Dieu viendra en nous et fera son lent et patient travail de guérison des cœurs, des souvenirs, des sentiments, des identités, par l'aide de l'Esprit.


Qu'est ce que Dieu attend de nous ?
Que nous saisissions le don qu'il nous fait : cette liberté que nous donne la grâce, et l'amour qui peut tout !

Amen.


Sur une idée de David Mitrani et Marc Pernot.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREDICATION de Marc LAUVERJAT
Dimanche 13 octobre 2004

LA SEULE CHOSE NECESSAIRE.
Psaume 55 / 1 - 6 ; 23 - 24 - Luc 10 / 38 - 42. (Marthe et Marie)


38 Comme ils étaient en route, il entra dans un village et une femme du nom de Marthe le reçut dans sa maison. 39 Elle avait une sœur nommée Marie qui, s'étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. 40 Marthe s'affairait à un service compliqué. Elle survint et dit : " Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m'ait laissée seule à faire le service ? Dis -lui donc de m'aider. " 41 Le Seigneur lui répondit : " Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et t'agites pour bien des choses. 42 Une seule est nécessaire. C'est bien Marie qui a choisi la meilleur part ; elle ne lui sera pas enlevée. "

(Traduction TOB)
*********
PREDICATION.

Introduction.

La " bonne " c'est la mauvaise. La taiseuse, voilà la bonne.
Marthe, " la bonne " ! , est à la cuisine. C'est là son office. Marie est à l'école. Sage et silencieuse elle s'assied sur ses bancs. Voilà la meilleur part.
Vous savez tous cela. Le monde vu en binaire. Bon - Mauvais. Et cette anecdote, comme un face à face entre deux femmes. Deux situations incompatibles. La punie et l'élue. A l'aide de ce face à face brutal, depuis le temps de Luc, les interprètes fouillent ce texte dans deux directions principales.

- Première direction : les interprétations qui tournent autour de l'identité, l'identité du vrai disciple. Origène, et à sa suite nombre de pères médiévaux, a opposé la voie de l'action - via activa - à la voie contemplative - via contemplativa-. Marthe, patronne des cuisinières, cantonnée dans ses occupations ménagères, les œuvres séculières, reste subalterne à Marie qui a choisi le voile, la vie contemplative. La mystique l'emporte sur l'agitation mondaine. La vie monastique est la voie royale.
Autre voie, celle prise notamment par la Réforme, est celle où s'opposent la foi et les œuvres. Ce texte dit alors la préséance de la grâce sur les œuvres, la primauté de l'écoute de la Parole sur la pratique. Bien assise, Marie, l'écoutante est la figure du vrai disciple.

- Seconde orientation : les interprétations qui cherchent à y voir le juste rôle des femmes dans la société, et aussi leur place dans l'Eglise. Jésus et/ou Luc militeraient en quelque sorte pour la libération de la femme. La femme peut échapper à sa condition servile soumise à père, mari, voire frère et à son office domestique. La femme aurait même le droit, pourrait même devenir vrai disciple ! Rendez-vous compte ! Elle aurait le droit d'accès à l'enseignement d'un maître, comme les hommes ! Le droit d'être assise aux pieds d'un docteur de la Loi ; elle aurait le droit à l'écoute de la Parole ! Radicale nouveauté est ici reconnue à la femme juive du temps, qui échappe ainsi à cet aphorisme d'alors : " Apprendre la Loi à sa fille est comme lui apprendre la débauche. " Mieux même, des commentateurs voient, dans ce libelle d'émancipation féministe la possibilité pour les femmes de devenir non plus seulement disciple, servante, diaconesse, mais ministre de la Parole. La femme peut non seulement écouter la Parole mais encore prêcher cette Parole dans les saintes assemblées ! Marie a quitté le voile pour la robe - pastorale ! On est passé de la réhabilitation de Marthe, dès le 19 ième s., à l'habilitation de Marie au 20 ième s.

Reste que toutes les interprétations de ce texte achoppent peu ou prou sur le côté démobilisateur de ce récit qui semble dévaloriser Marthe. Ce discours semble jouer contre son camp, contre le camp du service du prochain, contre la priorité de la charité. La prédication de l'Evangile par l'Eglise de tous les temps ne préconise-t-elle pas la diaconie, le service, l'engagement au service des hommes ? A contrario les tendances dans l'Eglise qui prônent le retrait du monde, les mouvances qui prêchent le repli sur soi, les sensibilités qui privilégient l'entre soi communautaire, en apparaissent d'autant plus réactionnaires et frileuses.

C'est vrai, ce récit est à bien des égards plein d'ambiguïtés, comme s'il fallait choisir entre Marie et Marthe, choisir l'une contre l'autre. Il faut s'écarter de ce schéma binaire. Luc en écrivain de talent préfère le dégradé des camaïeux et enveloppe son anecdote d'un flou artistique pour piquer le lecteur, retenir son attention. C'est en effet un récit propre à Luc. [Jean n'évoque Marthe et Marie que dans d'autres circonstances, celles de la mort de Lazare]. Luc situe cette rencontre en chemin, lors de la longue montée vers Jérusalem, lieu de la passion. C'est Jésus qui prend l'initiative d'entrer dans le village et de s'arrêter dans la maison de Marthe. C'est le Seigneur qui entre. L'emploi du titre Seigneur est significatif d'un texte à usage ecclésial, lié à l'activité présente du " ressuscité " dans l'Eglise. Jésus y parle en Seigneur de l'Eglise. Ce texte se veut interpellatif pour les adeptes de la troisième génération pour qui Luc écrit, comme pour les lecteurs de l'Evangile aujourd'hui. Pour nous, lecteurs, qu'est-ce que cette bonne part dont parle Jésus ? Où est-elle ? Qu'est-ce que cette seule chose nécessaire que le texte, d'ailleurs, ne précise pas ? Quelle est pour nous la seule chose nécessaire ? Où est l'essentiel pour nous? C'est bien là la question que ce texte pose à chacun. Ne rejoignons-nous pas, en quelque sorte, la question synodale " qu'est-ce qui fait autorité dans notre vie ? ".

Sans bien sûr ni pouvoir, ni vouloir, recenser toutes les richesses de ce dialogue entre Jésus et Marthe et toutes les facettes de ce texte déstabilisateur permettez-moi de vous proposer d'y glaner, à fleur de texte, pour nous ce matin, une bonne nouvelle apaisante, la bonne nouvelle d'une parole de réconfort et la bonne nouvelle que la bonne part est donnée.
" Le réconfort d'abord.
" Le don ensuite.
****
I - La Parole de réconfort, en premier lieu.

Plutôt que de lire ce récit comme l'opposition entre la servante et la servie ne peut-on pas y voir d'abord un dialogue entre Marthe et Jésus, dialogue qui occupe toute la place, et au lieu d'y entendre un reproche adressé à Marthe entendre dans l'apostrophe du Seigneur " Marthe, Marthe tu t'inquiètes " une parole de compassion, une parole de réconfort ?

1 - 1 - " Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour bien des choses ". Redoublement de l'affection plutôt que double reproche. Marthe n'est-elle pas la bien aimée ? Jean, l'autre évangéliste qui la nomme, nous précise à son propos : " Jésus aimait Marthe. " Et Maître Eckart qui a pris vivement la défense de Marthe l'appelait " die liebe Martha ".

" Marthe, Marthe " c'est la voix de la compassion et de l'affection qui résonne ici. Jésus compatissant montre qu'il se soucie d'elle, qu'il se soucie de ses soucis. Il voit qu'elle est submergée par ses inquiétudes et ses servitudes ménagères. Il entend sa plainte, sa lassitude. Il veut la soulager. Marthe est mise en pleine lumière. Ce dialogue plutôt qu'un face à face [Marthe-Marie] est un côte à côte [Marthe-Jésus]. " Marthe, Marthe ", je sais que tu t'affaires à beaucoup de tâches, que ton service est compliqué, que tu es tiraillée, absorbée, dévorée par tes multiples besognes et devoirs domestiques et par tous les tourments qui s'en suivent. Je sais tout cela. Alors Marthe, bien aimée, reprends-toi, souffle, cesse d'être agitée, écoute, écoute-moi. L'essentiel n'est pas au bout de ton torchon. Ne te culpabilise plus de ne pouvoir suffire à toutes les tâches de la terre.
Tout le texte appelle Marthe à l'apaisement.
Tout le texte nous interpelle comme étant une parole de réconfort.

1 - 2 - La sollicitude du Seigneur pour Marthe vaut pour l'Eglise, pour l'Eglise d'aujourd'hui, et pour chacun de nous. Entendons ce " Marthe, Marthe tu t'inquiètes.. ", comme une litote, une figure de style paradoxale pour dire: " Ne vous tourmentez plus ". Car c'est vrai, nos motifs d'inquiétudes et de soucis sont légions. Ils débordent le cadre strict de nos activités. Ils redoublent. C'est l'heure des vacillements.

- Il y a, bien sûr, nos soucis domestiques. De tous les temps, ils nous rongent. Travail ; Famille ; Maladies. A chacun ses blessures secrètes. Vous savez tous cela. Je n'y insiste pas.

- Mais plus, il y a les inquiétudes du siècle qui nous troublent et qui nous déstabilisent.
Les bases de la Morale, avec majuscule, feue la morale puritaine de nos aïeux, ou plus prosaïquement la morale bourgeoise des deux derniers siècles, s'évanouissent sous les coups des découvertes scientifiques, technologiques ou psychologiques. Bio-éthique - Procréation médicalisée

- Sexualité technicisée - nous laissent pour le moins perplexes voire déboussolés.

Les mœurs changent vite et les comportements s'affrontent si visiblement que dans ce grand remue-ménage de la mondialisation on en vient à parler de guerre de civilisations.
Plus fondamentalement encore, les bases de l'anthropologie, que l'on pouvait penser bien assises, ne sont-elles pas remises en question ? Par exemple la différenciation sexuelle ne serait plus, dans l'ordre social, que préférence ou orientation personnelle. Les interdits de l'inceste et du meurtre sont battus en brèche plus ou moins insidieusement. Bref les fondements des identités personnelles, les normes d'association familiale, les canons de la conjugalité et les codes de filiation sont chambardées.
Les bases des identités anthropologiques, les lignes de partage du permis et du défendu, les règles des comportements sociaux ne sont plus lisibles. Elles relèvent du flou collectif, du bon plaisir des leaders d'opinions, et du désir de chacun. " Les fondations sont ébranlées " disait déjà Tillich au siècle dernier. Ainsi sommes-nous souvent choqués, interloqués, interpellés. Nous cachons mal nos inquiétudes. Et parfois pour les masquer nous nous étourdissons. Ou tout simplement pour participer à la vie du monde, parer au plus pressé et faire notre devoir, nous nous engageons dans nombre d'œuvres, d'associations ou de services soit pour préserver les acquis soit pour défricher les possibles. Il arrive que notre agitation soit sans limite. Nos soucis et nos inquiétudes décuplent nos fébrilités. Nous ajoutons anxiétés aux tourments, affolements aux appréhensions et tout cela, - n'est-ce pas ? - pour les meilleures des causes, pour les urgences les plus flagrantes et les plus nécessaires diaconies. Charité oblige.

1 - 3 - C'est au plus profond de ces agitations fébriles, au cœur de ces inquiétudes
et désarrois de toutes sortes qu'il faut entendre " Marthe, Marthe, tu t'inquiètes, tu t'agites " comme une parole de réconfort... Ne te tourmente plus.
Ne vous tourmentez plus. Ne vous cramponnez pas à vos soucis. Ne vous laissez pas envahir par l'inquiétude. Ne succombez pas au désarroi. Ne vous laissez pas absorber, dévorer, ronger, par une super-activité visant plus votre bonne conscience que la charité, poursuivant plus les mérites que l'aide du prochain. Nos soucis nous font faire. Nos faire nous font faire du souci. Cercle plus vicieux que vertueux. La parole du Seigneur nous en délivre. Elle dit : ne vous tourmentez plus. Déposez vos soucis aux pieds de votre Dieu. Comme le rappelle la première épître de Pierre " Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, car il prend soin de vous. " Délivrés de vos angoisses, inquiétudes et désarrois vous pourrez, alors, alors seulement, vivre votre éthique sereinement, poursuivre vos services en paix, sans la recherche épuisante d'une auto-justification destructrice. Marthe, Julie ou Gaston vos soucis vous aveuglent. Regardez où est pour vous l'essentiel. Quel est pour vous l'essentiel ? Oui ! Regardez, la seule chose nécessaire est là à votre portée. Là tout près, la bonne part vous est offerte, vous est donnée. Elle est le don de Dieu pour vous.

II - La bonne part est donnée. Deuxième aspect de la bonne nouvelle du texte.

La seule chose nécessaire, vraiment nécessaire est un don, sachez l'accueillir, dit le texte. Vous le savez, cette péricope suit la parabole du samaritain et précède l'enseignement de Jésus sur la prière.
2 - 1 - Comparez la prière de Marthe à la prière selon Jésus.
- Car il s'agit bien d'une prière, de la prière de Marthe [adressée au Seigneur.] " Seigneur cela ne te fait rien que ma sœur m'ait laissée seule à faire le service ? Dis-lui donc de m'aider. " " Dis-lui donc de m'aider. " Marthe se plaint. Elle se plaint de l'indifférence de sa sœur, de l'indifférence des autres, de l'indifférence de Jésus. Elle se plaint de sa solitude et de l'ampleur des tâches. " Dis-lui donc de m'aider. " Marthe demande des renforts. On croirait entendre nos prières d'intercessions. Seigneur donne--nous des renforts, donne-nous des bras, des équipes, des nouveaux membres, des jeunes surtout. Plainte d'Eglise. Plainte de paroisse. Seigneur nous ne sommes pas assez nombreux pour construire le royaume. Donne-nous des renforts. Nous nous noyons. A l'aide ! Vous connaissez tous la chanson. " Suscite o Dieu des moissonneurs ".

- La prière selon Jésus aura un autre ton. " Que ton nom soit sanctifié. Que ton règne vienne. Que ta volonté soit faite. " Ce modèle de prière confesse d'abord que seul Dieu est Dieu. Que son nom, son règne, sa volonté lui appartiennent. Soli Deo gloria. C'est une toute autre attitude pour se tenir devant le Seigneur. Marie la silencieuse, assise, se tient devant son maître. Elle se fait vide. Elle est vide. La passivité et le silence de Marie disent l'ouverture de la foi. En position de disciple Marie accepte d'être servie par le Christ lui-même. Si l'on peut dire, avec certains, que Marie est le personnage central de cette histoire, ce n'est qu'en creux. Elle n'est centrale que par cette modestie silencieuse, cette acceptation, cette passivité première, cette ouverture à la parole de son Seigneur. Posture d'accueil, d'écoute et de confiance. Marie consent à la grâce. Marie peut prier " Donne-nous chaque jour notre pain essentiel ". Elle l'attend.

2 - 2 - L'unique nécessaire est là donné. C'est lui le Christ présent, le don de Dieu . Il faut le recevoir, l'accueillir, le rencontrer. C'est Jésus qui prend l'initiative. Il vient dans le village. Il entre dans la maison de Marthe. C'est vrai, Marthe et Marie l'accueillent toutes les deux. Mais souvenez-vous, cette histoire de Marthe et Marie suit immédiatement la parabole du Samaritain. Et à la question du légiste " Qui est mon prochain ? " Jésus a renversé la question " lequel s'est montré le prochain de l'homme ? ". Comme le Samaritain de la parabole, c'est Jésus qui, ici, s'approche, qui se fait le prochain de Marthe et de Marie. Marthe reste dans le schéma du légiste. " Que dois-je faire ? " Elle s'affaire. Que faire pour lui ? Marie, en revanche, entre dans la logique messianique. Qu'est-il pour moi ? Qui est-il pour moi ? Elle accueille Jésus comme son Seigneur. Elle le reconnaît comme son maître, elle le rencontre en esprit et en vérité. Elle s'en reconnaît le disciple. Elle reçoit de lui son identité. Elle s'assied. Elle fait silence pour l'entendre, pour comprendre sa parole. Elle a reconnu en Jésus son plus proche prochain. C'est lui qui lui apporte le pain, le vin, le nécessaire pour la vie. L'essentiel lui a été donné. Elle n'y est pour rien. Sola gratia. Par pure grâce la bonne part lui est donnée. Elle ne peut lui être ôtée.

2 - 3 - Le pain essentiel, le pain de vie dira l'évangéliste Jean, c'est de croire en celui qui l'a envoyé. Au temps où écrit Luc, Jésus s'en est allé. Il s'est fait parole vivante. Reste la Parole. L'unique nécessaire pour le disciple c'est d'entendre cette parole. La seule chose nécessaire, essentielle, c'est l'écoute de la Parole. " Il vaut mieux tout négliger que la Parole, - affirme Luther - Car toute l'écriture montre que la Parole doit seule être honorée parmi les chrétiens ". Et il ajoute, prêchant sur ce texte en 1523, " C'est la meilleur part qui ne lui (Marie) sera jamais ôtée. C'est une parole éternelle, tout le reste doit périr, si grand que soit le travail fait par Marthe. " Si grand que soit le travail fait par Marthe ! Luc ne dévalorise pas Marthe et son travail, mais comme Luther l'a compris, donne la priorité, la primauté à l'écoute de la Parole et refuse toute justification par les œuvres. La seule chose vraiment nécessaire, essentielle, vitale pour nous aujourd'hui c'est l'écoute de la Parole, l'étude des écritures, la compréhension de l'évangile. Nous pouvons alors, respectant cette hiérarchie, sans inquiétude, ni crainte, observer les bouleversements des us et des coutumes et faire du monde profane [ lieu de la praxis,] le lieu de nos engagements, le lieu de nos services, le lieu de l'éthique.


*****
Conclusion.

Sans conclure, - conclut-on jamais la lecture des écritures ? - sans conclure, on peut cependant ramasser quelques miettes de cette lecture en guise de viatique.

- Ce texte comme tout l'évangile, nous rappelle que l'anthropologie et l'éthique sont secondes et la christologie première. Luc propose ici, une hiérarchie doctrinale des valeurs et des gestes ; la priorité revient à l'écoute de la Parole de Dieu sur l'éthique. La bonne part, dont parle ce texte, c'est accepter, accueillir comme un don la Parole du Seigneur. C'est faire foi en cette parole de réconfort et d'accompagnement, qui, tout le reste dût-t-il périr, elle ne passe pas. Le Christ ne cesse de venir à notre rencontre. L'essentiel est là dans cette rencontre.

- Aux époques de vacillement des certitudes, quand le sol des règles réputées admises se dérobe, quand les repères s'évanouissent dans le brouillard des opinions, et qu'alors troubles, inquiétudes, soucis, s'emparent de nous et nous laissent désemparés, sans plus trop savoir que penser, prêtons l'oreille à la parole de réconfort que le Seigneur adresse à Marthe :
Marthe, Marthe tu t'inquiètes …Ecoute. Une seule chose est essentielle.

- Quand pressés par l'état du monde et la détresse des hommes nous nous précipitons et nous cherchons dans la fébrilité, l'agitation et le succès de nos propres œuvres notre salut, comme on dit, discernons l'avertissement du Seigneur :
Marthe, Marthe tu t'agites…. Une seule chose est nécessaire…Ecoute.

- Non ! Marthe n'a pas tort de servir. Elle a tort de s'inquiéter. Aliénée par son inquiétude elle est appelée à en être libérée. Elle est appelée à mettre son service dans l'horizon du royaume. Elle est appelée à ressusciter en une Marie, une Marie qui se laisse inventer par la Parole. [Marie est figure d'espérance, dit St. Augustin, pour Marthe en premier.]

- Marthe, Marthe ; Ecoute, le Seigneur t'aime.

Amen.


M. Lauverjat.
Poissy.
10 octobre 2004
********